Patrick Drahi s’apprête à céder SFR à ses trois concurrents directs pour plus de 20 milliards d’euros. Orange, Bouygues Telecom et Free ont trouvé un accord de principe pour se partager le quatrième opérateur français, transformant radicalement l’architecture du marché des télécoms hexagonal.
L’opération, qualifiée d’« inédite » par les analystes sectoriels, redessinerait entièrement le paysage concurrentiel français. Après des mois de négociations discrètes, les trois opérateurs se répartiraient les actifs de SFR selon une grille encore en cours de finalisation. L’Autorité de la concurrence devra se prononcer sur cette restructuration majeure qui ferait passer le marché français de quatre à trois acteurs principaux.
Une valorisation de 22 milliards d’euros pour solder l’ère Drahi
Les discussions portent sur une valorisation globale de 22 milliards d’euros pour l’ensemble des actifs de SFR, dette comprise. Cette estimation inclut le réseau mobile, l’infrastructure fibre et les 13 millions d’abonnés que compte l’opérateur. Pour Patrick Drahi, cette cession marquerait la fin d’une aventure entamée en 2014 avec l’acquisition de SFR pour 17 milliards d’euros.
Le montage financier prévoit un partage tripartite des coûts et des actifs. Orange récupérerait la majorité des infrastructures réseau, forte de sa position de leader avec 42 % de parts de marché. Bouygues Telecom et Free se répartiraient quant à eux les portefeuilles clients et certaines fréquences stratégiques, selon des sources proches du dossier.
Cette opération permettrait à Drahi de désendetter significativement son groupe Altice, dont la dette consolidée atteint 24,5 milliards d’euros fin 2025. La pression des créanciers s’est intensifiée ces derniers mois, contraignant l’homme d’affaires franco-israélien à accélérer ses cessions d’actifs.
L’État français, via l’Agence des participations de l’État, suit de près cette restructuration. Le gouvernement craint un impact sur l’emploi : SFR emploie directement 9 200 salariés en France, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de sous-traitants.
Free et Bouygues face au défi de l’intégration technique
L’absorption des actifs SFR représente un défi technique considérable pour Free et Bouygues Telecom. Les deux opérateurs devront intégrer des millions d’abonnés tout en harmonisant des systèmes d’information disparates. Free, qui ne compte que 13,8 millions d’abonnés mobile, doublerait quasiment sa base client avec cette opération.
Xavier Niel, fondateur de Free, voit dans ce rachat l’opportunité de rattraper son retard sur Orange. L’opérateur de la marque Iliad pourrait ainsi franchir le cap des 25 millions d’abonnés, se rapprochant des positions d’Orange et de sa filiale Sosh. Cette montée en puissance nécessiterait toutefois des investissements massifs dans l’infrastructure réseau.
Bouygues Telecom, de son côté, mise sur cette acquisition pour consolider sa troisième position. Martin Bouygues Jr, qui pilote la stratégie télécom du groupe, y voit une occasion de créer des synergies avec les activités BTP et médias de l’ensemble Bouygues. L’intégration des équipes commerciales représente néanmoins un enjeu majeur, les cultures d’entreprise entre SFR et Bouygues étant sensiblement différentes.
Les experts du secteur s’interrogent sur la capacité des deux opérateurs à absorber simultanément des flux migratoires aussi importants. Les précédents européens, notamment en Allemagne avec la fusion E-Plus/O2, montrent que ces transitions peuvent durer jusqu’à 18 mois.

L’Autorité de la concurrence face à un précédent européen
L’examen par l’Autorité de la concurrence s’annonce déterminant. L’institution, dirigée par Benoît Cœuré depuis 2022, doit évaluer si cette concentration ne nuit pas à la concurrence. Le passage d’un marché à quatre opérateurs vers trois acteurs principaux soulève des questions inédites en France.
Les régulateurs européens ont récemment validé des opérations similaires. En Italie, la fusion entre Wind et 3 Italia a été approuvée en 2016, créant un duopole de fait avec TIM. Aux Pays-Bas, VodafoneZiggo concentre désormais plus de 50 % du marché mobile, sans que les autorités y trouvent à redire.
L’argument principal des trois opérateurs repose sur la nécessité d’investissements massifs dans la 5G et la fibre. Ils plaident que seule une consolidation permettra de financer les 15 milliards d’euros d’investissements prévus d’ici 2030 pour moderniser les réseaux français. Cette logique avait déjà prévalu lors de l’autorisation du rachat de Bouygues Telecom par Orange, finalement avorté en 2016.
La décision finale interviendra vraisemblablement au second semestre 2026, après une instruction approfondie. Les associations de consommateurs, menées par l’UFC-Que Choisir, ont déjà annoncé leur intention de contester toute validation qui pourrait conduire à une hausse des tarifs.



