Orange, Bouygues Telecom et Free s’entendent pour racheter SFR à Patrick Drahi dans une opération évaluée à 16 milliards d’euros. Le dossier passe désormais entre les mains de l’Autorité de la concurrence, qui doit statuer sur le démantèlement du quatrième opérateur français d’ici juin 2026.
L’accord tripartite signé le 15 janvier marque l’épilogue d’un bras de fer financier de plusieurs mois. Patrick Drahi, contraint de céder ses actifs télécoms pour réduire l’endettement d’Altice, accepte finalement une valorisation inférieure de 2 milliards à ses prétentions initiales. Les trois acquéreurs se répartissent les infrastructures : Orange récupère 40% du réseau fixe, Bouygues les antennes 5G urbaines, Free les fréquences rurales et la clientèle entreprise.
Une répartition négociée au centime près entre les trois opérateurs
La ventilation des actifs répond à une logique industrielle précise. Orange mise sur le renforcement de sa position dominante sur la fibre optique, avec l’acquisition de 3,2 millions d’abonnés supplémentaires qui porteront sa part de marché fixe à 42%. L’opérateur historique débourse 6,4 milliards d’euros pour cette acquisition stratégique.
Bouygues Telecom concentre ses efforts sur le mobile 5G en zone dense. L’opérateur dirigé par Benoit Loutrel récupère 4 800 antennes principalement situées dans les métropoles, pour un investissement de 4,8 milliards. Cette acquisition lui permettrait de combler son retard face à ses concurrents sur la couverture très haut débit mobile.
Free complète sa stratégie de montée en gamme avec l’intégration de 2,1 millions d’abonnés entreprise et des fréquences 700 MHz essentielles pour la couverture rurale. Xavier Niel investit 4,8 milliards dans cette opération qui transforme Free en acteur incontournable du marché professionnel.
L’Autorité de la concurrence face à un dossier inédit en Europe
Isabelle de Silva, présidente de l’Autorité de la concurrence, hérite d’un dossier sans précédent : l’absorption complète d’un opérateur national par ses trois concurrents directs. La procédure d’instruction, lancée le 20 janvier, s’annonce particulièrement complexe. Les équipes de la rue de l’Échelle disposent de cinq mois pour analyser les impacts sur la concurrence.
Premier point d’attention : les tarifs. Les simulations internes de l’Autorité, obtenues par nos soins, anticipent une hausse moyenne de 3 à 5 euros sur les forfaits mobiles d’ici 2027. La disparition du quatrième acteur, traditionnellement positionné sur l’aggressivité tarifaire, modifierait mécaniquement les équilibres concurrentiels.
La question de l’emploi constitue le second enjeu majeur. SFR emploie actuellement 9 600 salariés. Les acquéreurs s’engagent sur le maintien de 7 200 postes, mais restent évasifs sur les modalités concrètes de cette intégration. Les syndicats, emmenés par Force Ouvrière, dénoncent déjà un « dépeçage industriel » et menacent de saisir les instances européennes.

Bruxelles surveille de près cette concentration française
La Commission européenne observe attentivement l’évolution du dossier français. Margrethe Vestager, commissaire à la concurrence, a déjà fait savoir que toute concentration réduisant le nombre d’opérateurs mobiles sous quatre ferait l’objet d’un examen renforcé. Le précédent de l’autorisation du rachat d’E-Plus par Telefónica en Allemagne en 2014 avait nécessité des concessions importantes.
Les trois acquéreurs anticipent cette problématique en proposant d’ores et déjà des mesures correctives. Orange s’engage à céder 20% des infrastructures fibre acquises à des opérateurs alternatifs. Bouygues et Free promettent le maintien d’une offre « low cost » sur le mobile pendant trois ans minimum.
Ces engagements suffiront-ils à convaincre les autorités ? L’expérience européenne suggère que non. En Autriche, la fusion entre 3 et T-Mobile en 2012 avait été conditionnée à l’entrée d’un nouvel opérateur mobile virtuel. Un schéma que les acquéreurs français cherchent précisément à éviter.
Les abonnés SFR dans l’attente de clarifications sur leur avenir
Pour les 21 millions d’abonnés SFR, l’incertitude demeure totale. Aucun des trois acquéreurs ne communique officiellement sur les modalités de migration des contrats. Les équipes juridiques travaillent sur plusieurs scénarios : transfert automatique vers l’acquéreur de la zone géographique, liberté de choix pour l’abonné, ou maintien temporaire de la marque SFR sous gestion partagée.
La question tarifaire cristallise les inquiétudes. SFR pratique actuellement des tarifs inférieurs de 15% en moyenne à ceux de ses concurrents sur le mobile. Les nouveaux propriétaires devront arbitrer entre harmonisation rapide vers leurs grilles tarifaires et maintien temporaire des prix attractifs pour éviter la fuite des clients.
L’Autorité de la concurrence rendra sa décision définitive avant le 30 juin 2026. En cas de refus, les trois opérateurs disposeraient d’un recours devant le Conseil d’État, retardant d’autant la finalisation de cette recomposition historique du marché français des télécoms.



